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Le Télécentre des Jeunes en excursion à Ouanaminthe

Publié le samedi 9 juin 2007, par Animation Telecentre

Du 6 au 9 mai, quelques membres du Télécentre des Jeunes ont fait une excursion à Ouanaminthe, petite localité frontalière située au nord-est d’Haïti, pour y assister à des réunions et profiter de l’occasion pour visiter la zone franche et le marché local de Ouanaminthe-Dajabón, près de la frontière haïtiano-dominicaine.

Par Menno Ernst

Traduit en Français par Pierre Ernst

Le voyage de plus de 300 km, véritable exploit pour le voyageur ne connaissant pas Haïti, constitue une occasion rêvée pour découvrir le pays. Le voyage en pick-up commence à Port-au-Prince et part en direction du nord en passant par St-Marc, Gonaïves jusqu’au Cap-Haïtien, pour continuer en direction de l’est jusqu’à la frontière dominicaine. Nous parcourons des paysages très variés, passant des zones arides aux zones tropicales, sur des routes de temps à autre abominables, traversant plaines et montagnes, parfois enveloppés de nuages de poussière, puis lavés par une forte averse, nous arrivons enfin à destination après plus de 10 heures de route.

Le programme du lundi matin prévoit une visite au marché de Ouanaminthe et Dajabón, qui a lieu deux fois par semaine. Au fil du temps ce marché est devenu un véritable événement ; les gens venus de toute la zone nord d’Haïti et de la République dominicaine - leur nombre est estimé à 10.000 personnes - traversent en ces jours-là la rivière Massacre, frontière naturelle entre les deux pays, pour vendre leurs marchandises ou offrir leurs services. Grâce à l’ampleur extraordinaire qu’a pris cet événement, les deux villes frontières, initialement fort modestes, occupent désormais une place prépondérante dans les sous-systèmes économiques de la région, ce qui se traduit par le triplement de la population totale - surtout du côté haïtien de la frontière - et ce en l’espace de vingt ans seulement.

Les jours ordinaires, le poste frontière Ouanaminthe-Dajabón, un des quatre postes frontière officiels, fait l’objet d’un contrôle très strict. Uniquement aux jours de marché les gens peuvent traverser librement la frontière pour faire leur commerce ou leurs achats dans le pays voisin, possibilité dont profitent spécialement les Haïtiens. Tôt le matin, du côté haïtien surtout, les gens font la queue en attendant l’ouverture de la grille. Le moment venu, à sept heures, les foules se précipitent et se bousculent pour passer au plus vite la frontière et trouver un emplacement pour s’installer dans les rues de Dajabón.



Le libre passage est cependant limité, puisque les soldats dominicains veillent à ce que les Haïtiens ne quittent pas la zone du marché surveillée pour entrer illégalement dans le pays. Leur contrôle doit empêcher également l’introduction de certains produits non autorisés. En effet, pour protéger sa production nationale, la République Dominicaine interdit entre autres l’importation du riz. Cela n’empêche toutefois pas bon nombre d’Haïtiens de se risquer dans la contrebande. Evitant le pont, ils essayent de traverser la rivière à gué. Arrivés à l’autre rive, ils tentent d’échapper à la vigilance des agents de police postés sur le pont et entreprennent l’escalade de la rive dominicaine. Quand ils se font prendre, dans l’hypothèse la plus favorable, ils se font confisquer leur marchandise. Dans pareilles conditions, la traversée devient une entreprise toute de sang-froid, de patience et d’entraide : ils s’encouragent les uns les autres et donnent l’alerte à l’approche des gardes-frontière.



Pour le visiteur, passer le pont et visiter le marché sur le sol dominicain est toute une expérience. Le long de la rivière se vendent les légumes, les fruits, les volailles et autres denrées alimentaires. C’est un spectacle animé, riche en couleurs et en sons. Le manque de place, la lourdeur des fardeaux à trimballer, le soleil impitoyable, font que les tempéraments s’échauffent par moments, mais malgré cette apparence de chaos total, tout se déroule sans trop d’incidents. Dans les rues qui mènent au centre ville on trouve les autres marchandises telles vêtements, chaussures, vaisselle, appareils ménagers, voire des jouets. Bon nombre de ces articles sont usagés et proviennent d’envois massifs depuis les Etats-Unis en direction de Port-au-Prince.

Le lendemain, une visite à la zone franche de Ouanaminthe figure au programme. Cette entreprise, dénommée Compagnie de Développement Industriel (CODEVI) et occupant une surface de plus de 80 hectares, a été créée en 2002 par la société dominicaine « Grupo M » pour la production de produits textiles destinés au marché américain. Les projets de ce type sont considérés par divers organismes internationaux comme étant d’une importance vitale pour le développement d’Haïti. Lors de la création de la CODEVI, la Banque mondiale a d’ailleurs fait don de 23 millions d’euros au « Grupo M » et elle envisage une aide supplémentaire dans l’avenir. Cette première zone franche ne manque pas d’attirer de nombreux Haïtiens venant de toutes parts s’installer à Ouanaminthe dans l’espoir de trouver un emploi. Les adversaires critiquent cependant les visions néo-libérales qui sont à la base du projet et estiment que ce ne sera nullement la population haïtienne qui en tirera profit. En outre, le gouvernement haïtien aurait de facto donné carte blanche aux propriétaires de la zone facilitant de la sorte l’exploitation. En effet, depuis son ouverture en août 2003, de nombreuses plaintes ont été déposées pour attribution inique de postes de travail, discrimination, actes de violence physique sur les travailleurs et trafic de drogues. Les conditions de travail ne sont guère attrayantes : travail pénible, une semaine de 55 heures de travail, charge de travail élevée (production obligatoire de 900 pièces par jour) pour un salaire très bas (quelques 72 gourdes, soit 2 dollars US par jour). Il s’en est suivi une grande agitation sociale dans la zone franche de Ouanaminthe, même tout récemment. A cause de ces tensions probablement, l’accès à la zone nous a été refusé après plusieurs heures d’attente, et ce malgré les contacts sur place. Ce qui nous a frustré, hélas, de l‘opportunité de prendre connaissance de la situation et de l’apprécier nous-mêmes.


Une nouvelle tentative d’avoir accès au terrain fut avorté par une violente tempête, aggravée par le passage d’une tornade dans le courant de l’après-midi. Résultat, des dégâts matériels énormes, des arbres renversés, des maisons ravagées, sans qu’il y ait - aux dernières nouvelles - des victimes humaines à déplorer.

Le lendemain matin il a fallu nous lever de bonne heure pour entamer notre long voyage de retour à Port-au-Prince. Heureusement ce jour, un nouvel orage nous a été épargné et le soir nous sommes rentrés chez nous épuisés mais enrichis d’une belle expérience.